Explorer des voies inhabituelles

La 2e Conférence spécialisée de la Fondation Jacobs concernant le thème des Paysages éducatifs, qui a eu lieu à Zurich le 12 septembre 2014, a réuni plus de 200 spécialistes des milieux académiques, du monde de la recherche, sans oublier des professionnels. Après l’accueil et les salutations exprimés par Fabienne Vocat et Muriel Langenberger de la Fondation Jacobs, les conférenciers scientifiques ont abordé plusieurs aspects du processus d’apprentissage chez les enfants et les adolescents. Lors des deux rencontres OPEN SPACES, les participants ont également eu l’occasion d’échanger à propos des questions les concernant personnellement dans le contexte des paysages éducatifs en Suisse.

 

Sophia Sessa ouvre la conférence

«Tiens, voilà un parcours étonnamment long pour accéder au lieu de la réunion», ont dû se dire les visiteurs en suivant le chemin marqué de flèches rouges à travers le parking de l’hôtel Marriott à Zurich. Il fallait passer devant la buanderie, puis le long d’un corridor interminable rempli de caisses d’eau minérale. Enfin, près de l’extincteur situé après l’ascenseur menant au 3e étage, le déclic se produit: le but, c’est le chemin! Et déjà, le visiteur arrive au P2, où un jus de pommes lui est servi comme rafraîchissement pendant un instant de repos. Ne reste plus qu’à franchir la sortie, à grimper jusqu’aux étages supérieurs de l’hôtel avec leurs couloirs feutrés, à passer par un bar abandonné pour accéder à l’escalier roulant qui débouche enfin à la destination initialement visée: devant une longue table où les badges et la pile de dossiers de la conférence attestent que le voyageur est arrivé au bout de son périple.

«Explorer des voies inhabituelles»: rarement la devise d’une conférence aura été aussi éloquemment illustrée que par cette marche à travers le labyrinthe de l’hôtel hébergeant la conférence! Quant à l’ouverture de la 2e conférence sur les Paysages éducatifs en Suisse à l’hôtel Marriott de Zurich le 12 septembre 2014, elle est inhabituelle aussi, puisque cette tâche n’est pas confiée à Fabienne Vocat de la Fondation Jacobs, responsable de cet événement, mais à la jeune Sophia Sessa, 10 ans, qui évolue dans le paysage éducatif de Dübendorf: dans un allemand parfait, elle relate son expérience à partir de photos des étapes de sa vie en soulignant le principe de tout paysage éducatif: l’acquisition des connaissances ne se fait pas seulement dans le contexte formel de l’école, mais également dans un environnement non-formel tel qu’un club de sport, ou dans des milieux informels comme le foyer parental, les cercles d’amis et la famille. Et Sophia, dont la petite taille est encore accentuée par la grande dimension de l’estrade où elle se tient, d’affirmer: l’enfant est au centre du paysage éducatif.

Après le mot d’accueil donné par Muriel Langenberger de la Fondation Jacobs, le programme de la journée prend une tournure plus scientifique. À noter que la Fondation Jacobs investit actuellement 40 millions de francs dans les paysages éducatifs en Suisse. La plupart des conférenciers sont des «Young Scholars», soutenus par la Fondation Jacobs, qui décrivent leurs propres projets de recherche.

Boris Mayer, de l’Institut de psychologie de l’Université de Berne, explique les diverses motivations à apprendre ainsi que leur interaction avec l’image de soi et l’arrière-plan culturel.

«Pour élever un enfant, il faut tout un village»: tel est le diction qui a effectivement cours en Afrique, mais que signifie-t-il vraiment? Fabienne Vocat, de la Fondation Jacobs, commente les explications données parSolange N’Guessan, animatrice communale en Côte d’Ivoire et collaboratrice de la Fondation Jacobs. Oui, il s’agit d’un authentique dicton d’Afrique, confirme l’Ivoirienne. Il exprime la conviction qu’un enfant fait partie de la communauté, car il incarne le futur de cette dernière.

Davide Antognazza, professeur et rechercheur à la Scuola universitaria professionale della Svizzera Italiana (Supsi) de Locarno, démontre l’importance de l’apprentissage social et émotionnel en relation avec son programme de recherches «Chiamale emozione» (Appelons cela des sentiments).

Apprendre en dormant? Les trois conférencières Kerstin Hoedlmoser (Université de Salzburg), Ines Wilhelm et Leila Tarokh (tous deux de l’Université de Zurich) exposent les découvertes réalisées dans le domaine de la structure du sommeil en général, et en particulier en ce qui concerne le lien entre sommeil et apprentissage chez les enfants.

Quant à Ibrahim Ismail, pédagogue du sport, travailleur de rue et professeur à l’Université de la Ruhr à Bochum, ses conclusions sont également impressionnantes et éminemment pratiques. «Encourager en posant des exigences»: tel est le nom du concept qu’il applique pour son travail avec les jeunes socialement défavorisés. Selon lui, il s’agit d’aborder ces jeunes hommes souvent prêts à la violence en leur posant un cadre d’exigences strict, mais en même temps en les écoutant avec attention.

Pendant la matinée et l’après-midi, les auditeurs ont été invités à prendre une part active à une rencontre OPEN SPACE de 40 minutes. Avant la conférence, quelque 200 participants avaient déposé 170 questions concernant le sujet des paysages éducatifs. Regroupées en 23 sujets différents, ces questions ont été abordées par le biais de 23 stations autour desquelles les participants se sont réunis en groupe pour des discussions spontanées. La consigne, qui spécifiait de travailler sans ordre du jour ni procès-verbal, de s’ouvrir à l’inattendu et de passer entre les groupes comme un «bourdon» ou de s’attarder vers les plus attrayants comme un «papillon», a été volontiers suivie et a permis que des discussions très animées aient lieu.

Comment la vocation de l’animatrice d’un groupe de jeu peut-elle se transformer pour passer d’un hobby à une profession? Comment motiver des adolescents lassés de l’école? Comment faire passer, chez les parents, l’idée de l’encouragement linguistique, et combien d’efforts dans ce sens faut-il déployer pour un petit enfant de langue étrangère? Prévoir à cet effet deux matinées, comme l’exige le canton de Bâle-Ville, n’est de loin pas suffisant, rapporte une participante ayant suivi un programme de ce type à Bâle qui a déjà fait l’objet d’une évaluation. Aussi enthousiasmant que soient les dialogues, les souhaits, les visions et les idées, tout se termine parfois par un grand soupir de regret lorsqu’on aborde la question des finances, qui manquent partout.

Afin que les caractéristiques essentielles d’un paysage éducatif ne se perdent pas entièrement dans les voies habituelles et inhabituelles, les trois actrices de la «Companie théâtrale Überrunter» de Fribourg l’ont rappelé aux participants de la conférence en offrant une représentation vivante d’un paysage éducatif qui faisait la part belle aux sons et aux pas de danse. Elles ont commencé par scruter l’assemblée pour trouver un enfant, qui était censé être au centre de l’événement, et elles l’ont heureusement trouvé en Sophia. Avec humour et une approche ludique, elles ont également mis en scène la recherche des six autres caractéristiques d’un paysage éducatif: les milieux formels, non formels et informels, le réseautage, la volonté politique, l’action ciblée, le professionnalisme et la pérennisation. Avec un dénouement heureux, puisqu’elles les ont trouvées, même si, pour l’occasion, ces caractéristiques étaient simplement symbolisées par des lettres en carton…

Kathrin Meier-Rust